Je hais l'élégance, l'orage m'enivre de tes songes

21 février 2019

Josep Rebull Cabré est né en 1906 en Catalogne, à Tivissa, un village de la province de Tarragone. Son frère Daniel, plus âgé de dix-sept ans, qui adoptera le pseudonyme de David Rey, adhère très jeune à un groupe anarchiste et milite à la CNT à Barcelone dès sa création en 1910 et devient secrétaire du syndicat des métaux. Josep se trouve chez lui, à Barcelone, lors de la grève générale insurrectionnelle d’août 1917 et il sera arrêté avec lui, ce qui, compte tenu de son jeune âge, fera scandale. Dans les années 1920, après avoir commencé à travailler, grâce à l’aide de sa famille il fera des études d’ingénieur en électro-mécanique et, en 1927, il adhère à la fédération catalane du Parti communiste d’Espagne, dont son frère avait assuré la coordination en 1924. En 1930, cette fédération se sépare du parti national et, en 1931, elle fonde à Terrassa avec le Parti communiste catalan le Bloc Obrer i Camperol (Bloc Ouvrier et Paysan), le BOC. En 1933, employé par l’entreprise textile Soliano à Tarragone, il participe à une grève de neuf semaines ; la direction accède finalement aux revendications des ouvriers, mais à la condition que Josep Rebull quitte l’entreprise. En octobre 1934, il devient responsable salarié des publications du BOC dont il organise la fabrication et la distribution, trouvant les moyens de mettre celle-ci à l’abri de la police et de s’assurer du paiement des exemplaire vendus ; c’est une fonction qu’il conservera à Barcelone après la fondation du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, le POUM, en septembre 1935, et il sera à ce titre membre avec voix consultative du Comité central (CC) du POUM.

En février 1936, le POUM ayant décidé de rejoindre le Front populaire, Josep Rebull fut candidat au nom du POUM aux élections législatives nationales sur la liste du Front populaire à Tarragone. Au cours des journées révolutionnaires du 19 juillet, il prit part aux combats de rue à Barcelone, sur la Place de Catalogne, avec un groupe d’une centaine de militants dont Carmel Rosa, dit Roc, Josep Rovira, Algemir et Germinal Vidal. Celui-ci, secrétaire de l’organisation de jeunesse du POUM, la Juventud Comunista Ibérica (JCI), dont Josep Rebull était très proche, fut abattu ce jour-là lors d’un affrontement avec un groupe de soldats place de l’Université, alors même que Rebull tentait de parlementer avec eux.

Le POUM ayant réquisitionné les presses d’El Correo catalan, Josep Rebull en prit la direction pour poursuivre sa mission de fabrication et de diffusion de la presse du POUM et des ouvrages de l’Editorial Marxista, dont il était administrateur. On verra plus loin en détail la part qu’il prit dans la préparation du deuxième congrès du POUM, qui aurait dû avoir lieu à la fin du printemps de 1937, ainsi que les actions qu’il mena pendant les Journées de mai 1937 à Barcelone. La répression qui s’abattit sur le POUM à la suite de celles-ci, et en premier lieu sur ses dirigeants, amena Josep Rebull à exercer davantage de responsabilités aussi bien au Comité de Barcelone qu’au Comité central du POUM et à se consacrer à l’organisation de la solidarité avec les militants emprisonnés et à la publication de la presse du Parti désormais clandestine

Recherché par la police politique stalinienne, Josep Rebull va mener ainsi pendant un peu plus d’un an une vie largement clandestine à Barcelone. Il y vivra notamment dans l’appartement de Joaquín Maurín (retenu prisonnier dans la zone franquiste dès les premiers temps du soulèvement, et à l’époque tenu pour mort) dans la rue Padua, ainsi que dans une maison louée rue Llibreteria. Il s’efforce notamment, par des visites fréquentes à Manuel de Irujo, le ministre de la Justice de la République, d’obtenir la libération de Katia et Kurt Landau détenus dans une tchéka, une prison stalinienne, d’où l’on pouvait disparaître à tout instant sans laisser de trace. Mais l’omniprésence de la répression stalinienne contre les militants du POUM et la difficulté croissante d’échapper à l’incorporation de force dans l’armée le décidèrent à s’engager sous un faux nom à la fin de 1938.

Une des leçons de la révolution russe : on gagne la guerre civile d’abord avec des armes politiques, en faisant basculer les soldats du côté de la révolution, parce qu’on les a convaincu sur la paix immédiate (en 1917), sur le partage des terres, sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes… C’est cette voie que le gouvernement de FP n’a même pas voulu explorer.

Il y avait pourtant de réelles possibilités. L’armée de Franco était constituée pour l’essentiel de paysans pauvres et de Marocains.

On présente souvent le paysan espagnol comme un pauvre homme inculte, facile à manipuler, fanatisé par les prêtres (la défense du « Christ Roi » contre la République « œuvre du diable », en comparant parfois certaines situations à celle de la Vendée en 1793). Mais qu’auraient pesées ces traditions ou ce prétendu fanatisme contre l’espoir immédiat, concret, de la révolution agraire ? Bien sûr on ne réécrit pas l’histoire. Mais il y a une certitude : le gouvernement de FP n’a jamais essayé, il n’a jamais voulu brandir l’arme de la révolution agraire (celle-ci lui a été imposée dans les régions dites « républicaines » …). Parce que le souci du FP n’était pas de convaincre les paysans mais la bourgeoisie de rompre avec Franco et de revenir dans le camp de la légalité. Il fallait donc donner l’exemple et respecter la propriété…

Le gouvernement de FP a refusé de la même façon de se saisir de la question coloniale. A cette époque, le Maroc est partagé entre la France et l’Espagne qui ont combattu ensemble l’insurrection dirigée en 1925 par Abd-el-Krim. Celui-ci a été battu mais conserve encore des forces importantes, et surtout une grande influence. Ses émissaires prennent contact avec des représentants du gouvernement républicain en décembre 1936. Abd-el-Krim propose de rassembler toutes ses forces pour faire de l’agitation parmi les troupes marocaines de Franco et couper sa base arrière. A condition que le FP s’engage à aller vers l’indépendance du Maroc. Celui-ci refuse net et les discussions s’interrompent.

Une attitude qui est en cohérence avec celle de juillet 1936 : plutôt prendre le risque de la défaite que donner des armes à la révolution.

Le phénomène de la collectivisation a été massif on l’a dit. Avec des formes variées de contrôle ouvrier, de contrôle par les organisations ouvrières ou par les municipalités, d’expropriation… Dans les campagnes, le débat a fait rage entre partisans du partage des terres et partisans de la collectivisation (voir le film de Ken Loach).

C’est d’ailleurs l’aspect le plus remarquable. En Russie en 1917 et même dans les années qui ont suivi, il n’y a eu qu’un très faible mouvement en faveur de solutions collectivistes dans les campagnes. La puissance du mouvement anarchiste en Espagne a sans doute fait la différence…

Mais cela a fait l’objet de plusieurs controverses. Le gouvernement et les staliniens les ont farouchement combattues au nom de la guerre qui était la priorité. Dans les villes pourtant, ils ont dû composer. Il faut attendre souvent plusieurs mois avant que des « techniciens » nommés par le gouvernement se substituent au contrôle ouvrier (à défaut de réintégrer les anciens propriétaires souvent enfuis dès les premiers jours). A noter que la collectivisation ne touche pas que des usines, mais aussi des grands restaurants comme à Barcelone… Dans les campagnes les anarchistes sont accusés de semer la « terreur » avec leurs « colonnes infernales ». Les tentatives de collectivisation refluent plus rapidement qu’en ville, sauf en Aragon où il a faut attendre le tournant de mai 1937 pour qu’elles soient remises en cause.

Plus encore que le principe, c’est surtout l’efficacité du système collectiviste qui est dénoncée. Toujours au nom de la défense militaire. Il est vrai que la collectivisation a été généralement mise en œuvre sur le modèle anarchiste, avec une indépendance presque complète de chaque unité de production. Parfois avec des solutions radicales : par exemple la suppression de l’argent dans certains villages. Mais très vite justement se posent des problèmes de crédit, d’approvisionnement, de circuits commerciaux… Et donc la mise en place d’une organisation planifiée, contrôlée par la population elle-même, mais impossible à réaliser si on ne contrôle pas l’Etat, et si le gouvernement est contre. D’où une inévitable stagnation de ces petites unités de production livrées à elles mêmes, et le bilan mitigé d’une expérience faute d’avoir résolu la question du pouvoir…

D’une manière assez paradoxale, l’issue dépendait beaucoup de la CNT mais aussi du POUM.

La CNT a une influence et un milieu militant infiniment plus important que le POUM. Mais c’est une organisation très hétérogène, qui explose littéralement lorsqu’elle est confrontée à ses propres contradictions politiques (notamment au moment des événements de mai 1937). La CNT ne veut pas prendre le pouvoir après juillet mais elle accepte d’avoir des ministres quelques mois après et participe à la reconstruction de l’Etat bourgeois. Il est difficile d’en comprendre toutes les raisons. Il y a bien sûr les pressions en ce sens, la solidarité malgré tout contre le fascisme…

Le POUM aurait pu jouer un autre rôle, celui d’une direction politique de rechange, en rompant définitivement son alliance avec le FP, en proposant systématiquement cette politique à la CNT, éventuellement contre ses dirigeants attachés à rester ministres. Du moins c’était le point de vue de Trotsky. Mais ce n’était pas celui des dirigeants du POUM qui estiment encore aujourd’huiqu’il n’y avait pas d’autre politique possible que celle qu’ils ont menée…

A chaque fois, la réponse de Nin est la même : c’est la CNT qui a les moyens, pas nous (et donc sans eux nous n’avons pas les moyens de préparer les masses à la conquête du pouvoir, il faut donc transiger et même revendiquer une place au sein de la République, en attendant que la situation murisse davantage). Pourtant il y a eu au moins un moment où le POUM aurait pu gagner une réelle influence de masses : c’est en mai 1937. C’est en tout cas ce que tente de démontrer le récit de Felix Morrow (voir bibliographie). Certes, c’est un moment difficile car la révolution a déjà commencé à refluer. Mais l’écart est alors considérable entre une partie importante des militants de la CNT (notamment les jeunes) qui veulent balayer le gouvernement de la Généralité de la Catalogne et leurs chefs. Le POUM n’ose pas. Il subit immédiatement après la répression des staliniens qui ont désormais les moyens d’appliquer une véritable politique de terreur.

La discussion autour du POUM a été un enjeu considérable pour tous ceux qui se posaient alors le problème de construire une IV° internationale. Deux courants plus ou moins constitués sont alors en discussion : les GBL (Groupes bolcheviques-léninistes) sur la même ligne politique que Trotsky ; et ceux que les trotskystes appellent les “ centristes ” (pour aller vite : des « organisations révolutionnaires en paroles mais réformistes dans les faits »).

C’est le cas notamment de l’ILP (Independant Labour Party) par l’intermédiaire duquel George Orwell est venu s’engager dans les milices du POUM. Et du PSOP crée par Marceau Pivert en 1938, issu de la gauche de la SFIO, avec l’apport de militants trotskystes.

Pour Trotsky, l’enjeu est d’éviter deux écueils : un regroupement ultra-minoritaire qui n’a pas les moyens de peser sur les événements ; un regroupement informe qui a plus de militants mais pas de politique et qui du coup ne pèsera pas plus sur les événements. C’est une discussion très abstraite jusque en 1936. Mais avec l’Espagne, c’est la possibilité d’une vérification grandeur nature. Pourtant chacun tire une conclusion opposée. Pour Trotsky, l’absence d’une politique et d’une direction révolutionnaire ne pouvait amener le POUM qu’à la catastrophe. Pour les autres, la politique jugée “ sectaire ” de Trotsky n’est pas plus probante puisqu’elle conduit à l’impuissance (il n’y a pas eu de parti trotskyste en Espagne).

C’est un point de rupture. La IV° est crée en novembre 1938 sans les partis “ centristes ”. Mais depuis la discussion ne s’est pas non plus arrêtée : comment créer un parti révolutionnaire, en évitant deux écueils, une construction ultra-minoritaire ou un regroupement politiquement informe…

C'est dans la deuxième moitié de 1937, au moment où la répression stalinienne s'installe en Espagne à travers les organes du gouvernement Negrin, que commencent les premiers rappels de « conseillers russes ». Presque tous ceux qu'on appelle les « Espagnols » en Union soviétique sont exécutés peu de temps après leur retour. Parmi eux, les civils, Rosenberg, Antonov-Ovseenko, mais aussi Michel Koltsov, envoyé spécial de la Pravda, et vraisemblablement homme de confiance de Staline, et Stachevski, l'éminence grise de l'ambassade, mais aussi les militaires, au premier rang desquels le véritable organisateur de la défense de Madrid, le général Goriev. Les envois d'armes russes diminuent rapidement. C'est seulement à nouveau pendant quelques mois, en 1938, que la réouverture de la frontière française permettra de relâcher quelque peu l'étreinte. Depuis mai 1937, L’Espagne n'est plus tellement le théâtre d'une guerre civile qu'un champ d’expériences militaires, dans une sorte de préfiguration et de galop d'essai en vue de la guerre mondiale qui s'annonce. A partir de l'accord de Munich, le sort de l'Espagne est définitivement scellé.

L'agonie de l'Espagne républicaine, le rétrécissement progressif de son territoire jusqu'à la capitulation finale ne vont pas sans crises politiques. La première se termine par la retentissante démission de Prieto et l'explication qu'il en donne : l'influence des staliniens espagnols et des conseillers russes qui ont exigé son élimination. La vieille alliance entre Prieto et le PC n'a pas résisté à leur victoire commune sur la double opposition révolutionnaire et démocratique, en 1937. Prieto refuse de n'être qu'un Instrument au service d'une politique dont il estime qu'elle ne rend plus en Espagne les services qu'elle a rendus, tant sur le plan matériel que sur le plan politique. Il dénonce l'ingérence des conseillers russes dans la conduite des opérations militaires, le rôle des militants communistes dans le SIM qui échappe complètement au contrôle du gouvernement. Peut-être pas « l'homme de l'Angleterre », au sens où le terme a été fréquemment employé, Prieto n'en est pas moins l'homme d'une paix négociée sous l'égide de 1'Angleterre, à laquelle le rôle des communistes dans l'État républicain fait incontestablement obstacle. Politique aussi vaine que l'est, à partir de 1938, l'espoir de Negrin et Alvarez del Vayo de tenir jusqu'à l'éclatement de la deuxième guerre mondiale, après l'échec du plan de rétablissement en « treize points » élaboré par Negrin.

Après la chute de la Catalogne commence la crise finale. Azaña décide de rester en France, cependant que les officiers de sa maison militaire rejoignent l'Espagne nationaliste. Le gouvernement Negrin regagne l'Espagne et entreprend d'y organiser la résistance à outrance. Seuls les communistes le soutiennent. Convaincus de l'inutilité de prolonger une guerre perdue, la plupart des chefs militaires professionnels demandent la négociation qui pourrait limiter les dégâts. L'un d'entre eux, le général Casado, est convaincu de la nécessité d'écarter du gouvernement les ministres communistes et communisants afin d'obtenir l'appui anglais pour une éventuelle médiation. Il prend à cette fin des contacts avec tous les milieux politiques, à travers le chef anarchiste Cipriano Mera, le socialiste Wenceslao Carrillo, ancien bras droit de Largo Caballero, et le socialiste de droite Julián Besteiro, depuis longtemps partisan d'un compromis négocié sous l'égide du gouvernement anglais. Parfaitement informé, Negrin effectue dans le haut commandement militaire une série de mutations qui amènent les chefs communistes de l'armée aux principaux postes. Pour ses adversaires, c'est un véritable coup d'État qui va permettre au Parti communiste de contrôler seul l'évacuation inévitable, avec toutes les conséquences que cela comporte pour eux. Le général Casado, assuré du ralliement à Madrid du général Miaja - le « défenseur de Madrid » de la propagande officielle, l'ancien membre de l'UME rallié après le début de la guerre civile au Parti communiste -, entouré de représentants des partis du Front populaire et des syndicats à l'exception du seul PC, proclame à Madrid une Junte nationale de défense qui se fixe l'objectif d'une paix honorable. Les troupes contrôlées par le Parti communiste résistent à Madrid, et cette brève guerre civile au sein de la guerre civile fait 2 000 morts de plus. Pendant ce temps, le gouvernement et l'état-major du Parti communiste ont gagné la France en avion : le Parti communiste n'a pas sérieusement cherché à résister à cette entreprise de liquidation d'un régime en sursis.

Aucun compromis n'est en réalité possible, et la guerre civile se termine par la capitulation pure et semple des autorités, l'occupation presque sans coup férir de l'ensemble du territoire par les troupes nationalistes. Des centaines de milliers d'Espagnols tentent une fois de plus de s'enfuir : cette fois peu réussiront. Pour beaucoup, le calvaire de la guerre civile se terminera par les supplices, les exécutions, sommaires ou non, les longues années de détention. La contre-révolution armée a enfin réalisé le programme qu'elle s'était tracé au début de 1938 avec la complicité de Hitler et Mussolini : cette fois la révolution espagnole est bel et bien et pour longtemps écrasée. Il faudra plus d'une génération avant que commence à renaître un mouvement ouvrier encore hésitant et incertain, presque un demi-siècle pour que les gigantesques manifestations pour les condamnés de Burgos remettent à l'ordre du jour en Europe la « solidarité avec l'Espagne ». Pour réaliser cette tâche, le général Franco a eu besoin de presque trois années, mais aussi de bien des intermédiaires et des relais. Car les combattants ouvriers qui, en juillet 1936, attaquaient ses mercenaires à mains nues, à coups de fusils de chasse ou de cartouches de dynamite, sont depuis longtemps morts ou découragés : il a fallu d'abord que la révolution soit vaincue dans la zone « républicaine » pour que Franco puisse mettre à sa victoire un paraphe final. On l'oubliera cependant très vite à travers la guerre mondiale qui commence et ensevelira finalement la guerre d'Espagne dans un oubli dont beaucoup d'hommes politiques se satisfont.

Le temps de faire les comptes est venu. Il y en aura de tout ordre. Les dirigeants socialistes, Araquistáin, Largo Caballero, Prieto, écrivent leurs mémoires : justification de leur politique qui n'apporte rien de bien nouveau. Au Parti communiste, en revanche, c'est, très vite, la crise, et d'abord parmi les dirigeants émigrés en URSS. Jesús Hernández réussit à quitter l'Union soviétique où José Diaz est mort dans des conditions suspectes. Il arrive au Mexique en 1943, rompt presque aussitôt. Il publie des mémoires qui confirment pour l'essentiel, en ce qui concerne plusieurs points cruciaux de l'histoire de la révolution et de la guerre civile, ce que disaient les adversaires du PC, à propos de la campagne pour discréditer Largo Caballero et lui substituer Negrin, à propos de l'assassinat d’Andrés Nín aussi. Hernández, profondément démoralisé, abandonne bientôt toute activité. Enrique Castro Delgado, le premier chef du 5er e régiment, ira plus loin. Lui aussi connaît les règlements de compte des émigrés, la haine contre la Pasionaria, lui aussi réussit à émigrer au Mexique, malgré la défection de Jésus Hernández. Lui aussi publiera des révélations qui ni font que confirmer pour l'essentiel ce qu'on savait déjà. Il finit par se réconcilier avec Franco. Beaucoup plus intéressante sera la réflexion - tardive - de Fernando Claudín, ancien dirigeant de la JC puis de la JSU. Dans un ouvrage publié en 1970, cinq ans après avoir été exclu du PC, il consacre plusieurs pages à la révolution espagnole, « inopportune », dit-il, pour Staline. Selon lui, la stratégie employée en Espagne par l'Internationale communiste sur les instructions de Staline, souffrait d'une faiblesse majeure, celle d'être « à contre-courant de la dynamique profonde de la révolution espagnole ». Il montre les efforts des dirigeants du PC pour arrêter et faire reculer la révolution, restaurer l'appareil d'État républicain, au cours de la première phase, la contre-attaque des républicains et socialistes modérés ainsi remis en selle, dans une seconde, précédant l'élimination définitive des communistes et la capitulation finale. Quoiqu’il laisse au mot ses guillemets, il conclut à la « trahison » de Staline par la subordination de la révolution d'Espagne à la « raison d'État du pouvoir soviétique » et stigmatise au passage l'assassinat d'Andrés Nín comme un « outrage au communisme ». On note, avec peut-être plus d'intérêt, des remarques précieuses sur la crise du parti espagnol, à partir de 1937, le découragement des militants qui ont perdu toute illusion dans l'appui des « démocraties » : quand Mundo Obrero, le 23 mars 1938, s'élève contre l'opinion selon laquelle l'unique issue de la guerre serait que l'Espagne « ne soit ni fasciste, ni  communiste » et affirme que le « peuple espagnol vaincra contre le capitalisme », il se fait rappeler à l'ordre par Frente Rojo, de Valence, plus directement contrôlé par l'appareil, qui affirme sous la plume de José Diaz, que ces deux affirmations sont « pleinement correctes et correspondent exactement à la position de notre parti ».

Les polémiques autour de la révolution et la guerre d'Espagne ne sont pas près de s'éteindre à l'intérieur du mouvement anarchiste. Déjà en 1937, un groupe de militants de la CNT-FAI, Los Amigos de Durruti, formé de faïstes déçus par la politique de collaboration et ce qu'ils considèrent comme une capitulation de la CNT en mai à Barcelone, tirent, sur le coup, des conclusions qui les rapprochent incontestablement du marxisme révolutionnaire en écrivant :

« L'unité antifasciste n'a été que la soumission à la bourgeoisie. Pour battre Franco, il fallait battre Companys et Caballero. Pour vaincre le fascisme, il fallait écraser la bourgeoisie et ses alliés staliniens et socialistes. Il fallait détruire de fond en comble l'État capitaliste et instaurer un pouvoir ouvrier surgi des comités de base des travailleurs. L'apolitisme anarchiste a échoué ».

Mais, avec la répression, ce groupe disparaît sans laisser de traces au cours de l'été 1937. De la longue histoire des débats à l'intérieur du mouvement anarchiste, traitée par ailleurs tant par Vernon Richards que par César M. Lorenzo, nous ne retiendrons que les principaux traits : l'affirmation d'un courant « politique » qui refuse de condamner la politique de collaboration pratiquée pendant la guerre, condamne fermement les préjugés anarchistes et l'infantilisme révolutionnaire. C'est le secrétaire de la CNT  de 1936, Horacio Prieto, qui l'incarne avec le plus de constance, et il serait injuste de lui attribuer la paternité des extraordinaires cabrioles réalisées depuis par les divers anarchistes en mal de collaboration, dont le sommet sera atteint en 1948 avec la tentative de ceux que César Lorenzo appelle « anarcho-royalistes » pour mettre la CNT au service de la restauration de Don Juan. A l'opposé, Federica Montseny, l'ancien ministre, qui reconnaît l'ampleur de l'erreur commise par les siens en participant au gouvernement dans ces conditions exceptionnelles, mais n'en tire d'autre conclusion que la validité des vieux principes anarchistes d'hostilité à tout pouvoir, quel qu'il soit.

La polémique la plus âpre est sans doute celle qui oppose trotskistes et poumistes, et qui commençait au mois d'avril 1937 à s'étaler dans les colonnes de La Batalla comme dans la presse trotskyste internationale. Après le réquisitoire dressé contre les dirigeants du POUM par le trotskyste américain Félix Morrow en 1938, Trotsky reprend dans une brochure consacrée à l'Espagne l'ensemble des critiques faites par lui et ses partisans au fur et à mesure du déroulement des événements et conclut par ce jugement sévère :

« En dépit de ses intentions, le POUM s'est trouvé en fin de compte le principal obstacle sur la voie de la construction d'un parti révolutionnaire »

Trente ans plus tard, dans sa préface aux écrits d'Andrés Nín sur la révolution espagnole, Juan Andrade célèbre son parti, « qui souleva l'espérance dans le monde socialiste révolutionnaire en tant que conception nouvelle des aspirations de liberté des ouvriers contre le totalitarisme et les crimes de Staline » cependant que, selon lui, «  le trotskisme ne peut rien présenter de valable comme état de services, sinon d'avoir morcelé plus encore les groupes là où ils existent et de les avoir fait s'affronter plus que jamais en un féroce combat entre eux »

Il n'y a rien d'étonnant à la permanence de ces polémiques dont les racines se trouvent dans l'âpreté de la lutte et le caractère irréductible des antagonismes de classes. L'hiver de 1970-71, avec les grandes manifestations ouvrières en faveur des accusés du procès de Burgos, l'a démontré avec éclat : l'histoire n'a pas encore définitivement tranché le sort de la révolution espagnole, puisque, malgré le massacre d'une génération de combattants ouvriers et paysans, son ombre n'a pas disparu de l'horizon trente-cinq ans après le début de la guerre civile.

Restent les principaux problèmes de l’histoire de la révolution pendant la guerre civile, des étapes de la réaction démocratique et de la contre-révolution stalinienne. Les affirmations récentes de César Lorenzo sur la reconquête de Lérida en juillet 1936 par la colonne Durruti ont provoqué des protestations détaillées des responsables du P.O.U.M. qui avaient accueilli le dirigeant anarchiste dans une ville « libérée » par ses militants ouvriers. Le même auteur a apporté sur les hésitations des anarchistes dans la question du pouvoir l’essentiel des documents accessibles, grâce notamment à Horacio Prieto, secrétaire de la C.N.T. Seule l’interprétation peut encore varier à ce propos et il n’est pas douteux que la discussion à ce sujet se poursuivra dans la presse anarchiste et anarcho-syndicaliste.

 

La question de l’aide russe en Espagne a été considérablement éclairée au moins en ce qui concerne les personnes par la publication d’un ouvrage à la gloire des volontaires soviétiques et par les précisions données par Ilya Ehrenbourg. On sait désormais que le Miguel Martinez qui joue un rôle important dans nombre d’événements narrés par le journal de Koltsov n’est autre que Koltsov lui-même. On connaît les identités véritables des principaux conseillers militaires russes ; on sait que le général Kléber était Manfred Stern, et Fritz Pablo le futur général Batov. On a confirmation officielle de la présence en Espagne des généraux Stern, Voronov, des futurs généraux Rodimtsev, Malinovski, du futur amiral Kouznetzov. On sait que « Goriev » n’était pas le pseudonyme de Jan Berzin, mais qu’il s’agissait de deux généraux différents, dont le sort sera d’ailleurs identique. On sait que, derrière le pseudonyme de Xanti, le conseiller russe de Durruti, se cachait un officier soviétique, le futur général Mamsurov. On continue cependant à n’avoir aucune information officielle d’U.R.S.S. sur les raisons précises et même les conditions du grand massacre des «  Espagnols », les conseillers civils et militaires, les Rosenberg, Antonov-Ovseenko, Koltsov, les généraux Berzin, Goriev, Smoutchkiévitch et d’autres que mentionnent en passant les mémoires d’Ehrenbourg.

 

Les biographies de Togliatti continuent à être remarquablement discrètes sur les dates exactes de ses séjours en Espagne où il semble bien avoir remplacé Codovilla à la tête de la délégation de l’I.C. : la collaboration de l’apôtre du « polycentrisme » avec la N.K.V.D. ne correspond guère à l’image que veut donner de lui son parti aux lendemains de la « destalinisation ». L’histoire des Brigades internationales, maintes fois remaniée du côté des P.C. au fur et à mesure des épurations et des condamnations, commence cependant à être mieux connue : peut-être Charles Tillon, dans ses mémoires à venir, apportera-t-il sur ce point quelque lumière supplémentaire en indiquant en particulier quel dirigeant communiste joua à Albacete le rôle généralement attribué à André Marty qui n’était, selon toute apparence, qu’un porte-drapeau peut-être un peu voyant.

 

L’intervention de l’ambassadeur russe Marcel Rosenberg lors de la constitution du gouvernement Largo Caballero continue de faire l’objet de démentis et personne ni aucun document, n’est venu cautionner la version de 1’événement donnée par nous sur la base du récit fait par Clara Campoamor. Le problème de l’origine exacte des Journées de Mai, du rôle éventuellement joué par des provocations d’origine franquiste, soulevé par les documents de la Wilhelmstrasse, n’a pas reçu le moindre éclairage nouveau, malgré la parution de plusieurs ouvrages étudiant l’événement. Fernando Claudin, qui vécut ces années à la direction de la J.S.U., n’a rien apporté qui ne fût déjà connu. En cela, il n’a pas innové, car il est remarquable que la crise sans précédent qui a secoué le P.C. espagnol et sa direction, depuis la fin de la guerre civile, les expulsions successives d’hommes comme Jesús Hernández, Castro Delgado, Juan Comorera. Félix Montiel, avant celle de Claudin, n’aient pas finalement touché aux secrets de l’appareil, et que les dissidents, à la façon de Khrouchtchev, n’aient jamais « révélé » sur le P.C. que ce qu’affirmaient depuis longtemps ses adversaires. Il est pourtant incontestable qu’en Espagne comme ailleurs, bien souvent la politique dictée par Staline a dû être imposée aux militants du P.C., parfois confusément conscients de sa signification réelle et de ses conséquences pour leurs aspirations de militants. Faut-il, à la suite de Guy Hermet, tenir pour avérée « la résistance opposée à plusieurs reprises par les dirigeants communistes espagnols aux directives de la « maison » » ? L’affirmation est discutable. La guerre civile espagnole, en tout cas, se situe entre le VIIe congrès de l’Internationale communiste - au cours duquel, comme l’a fort bien souligné Fernando Claudin, fut nettement affirmée l’institution du « centre soviétique » comme direction unique des P.C.) et la dissolution finale de l’I.C. en 1943. La lutte contre les « incontrôlables », la « chasse à la sorcière » trotskyste, la campagne de meurtre contre le P.O.U.M. coïncident dans le temps avec les deux premiers procès de Moscou et la grande purge stalinienne appelée la Iejovtchina. L’exécution, à la veille de la guerre, des plus éminents, sinon de la quasi-totalité des « Espagnols » semble bien n’être pas sans rapports avec la préparation du renversement des alliances qu’allait constituer le pacte germano-soviétique : elle aurait alors signifié la liquidation préventive d’« antifascistes » trop convaincus par leur expérience espagnole pour demeurer des hommes sûrs aux yeux du maître du Kremlin.

 

L’histoire de la Révolution espagnole constitue à bien des égards non seulement un chapitre « national » de l’histoire de la révolution et de la contre-révolution européennes, mais encore un épisode qui se situe au cœur même de l’histoire mondiale du stalinisme. Si, ainsi que nous le pensons, ce dernier est entré au cours des dernières années dans sa crise finale, il serait parfaitement possible que la lutte qui vient d’éclater au grand jour dans l’appareil international et qui revêt la forme espagnole de la bataille entre Santiago Carrillo et Enrique Lister marque le début d’un « déballage » sur l’histoire interne des rapports dans le P.C.E. et entre ce dernier et l’Internationale communiste que laissent prévoir les dernières livraisons de Nuestra Bandera de l’un et l’autre groupe, ainsi que la publication par Lister de ¡Basta!. Dans ce cas, l’historien trouverait, pour l’histoire de la révolution et de la contre-révolution en Espagne, un matériel précieux qui lui a jusqu’à ce jour terriblement manqué.

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